LE NOIR ET L’ESPOIR !
Taoufik BELAYACHI
Retranché derrière un aveuglant mirage, nommé parapsychologie, l’esprit cartésien refuse d’admettre ce qu’il y a derrière le rationalisme.
- Les sabots: guidance.
Les dernières veinules rougeâtres du soleil défiaient le crépuscule envahisseur. Les crêtes des montagnes lorgnaient l’étroite route serpentine déployée en spirale sur les versants des abruptes hauteurs. Je percevais tout cela entre chien et loup, mes yeux obstrués par l’humide opacité des larmes agglutinées, refusant de se déverser.
Le coup de téléphone m’avait fait sursauter une heure plus tôt :
_ Ton père … avait hoqueté ma mère, suffoquée par un long sanglot, elle ne put continuer.
Qu’est-ce qu’il t’a encore fait ? m’étais-je exclamé, ennuyé malgré moi comme toutes les fois où elle se plaignait de mon père, généralement pour des futilités.
Etrangement calmée par l’impatience perceptible dans mon arrogante question, elle avait assuré d’un ton sec qui m’avait cinglé par la flagellation de ce qu’elle s’était empressée de m’annoncer:
- Il est mort … un accident !
Mes jambes avaient fléchi, et je m’étais affalé sur une chaise. Un vide au creux de mon estomac, au fin fond de mon cœur.
Sur la route montagneuse, déserte, dans un sinistre miaulement, le moteur de ma voiture s’éteignit. Une lune diaphane, timide éclairait déjà les reliefs escarpés qui accentuaient les ténèbres dominant les alentours.
Connaissant un peu les parages, je savais que je pouvais me morfondre là toute la nuit sans que personne ne passe. Abandonnant là ma voiture sans aucun regret ; c’était une vieille R4 toute si déglinguée que j’avais espoir de retrouver à sa place le matin.
Une cacophonie de cris d’insectes accompagnait ma marche effrénée dans les ténèbres déjà installée. Une inexplicable appréhension m’emplissait le cœur.
Sitôt le téléphone raccroché, je m’étais rendu compte de l’ampleur d’un chagrin insoupçonnable. Jusque-là j’avais cru détester ce père chétif qui représentait pour moi ignorance et dégradation ; lui ne m’aimait pas car je me moquais de ses idées rétrogrades, et de sa soumission aux tyrans.
Un long hululement fusa tout à coup, en même temps que la face de la lune fut voilée par quelque nuage. Un flux glacé me parcourut l’échine, tout mon être flageolait. Une peur superstitieuse se saisit de moi.
Un noir suffoquant me ceignait. Je n’avais jamais rien vu de pareil. L’emploi du verbe voir était incongru pour dépeindre cette obscurité, puisque je n’apercevais rien du tout, comme si tous les astres de l’Univers s’étaient éteints. Juste à ce moment-là, je les entendis pour la première fois, les sabots de mule.
Tac, tac, tac
Je me réjouis tout d’abord m’attendant à être pris en selle par quelque cavalier nocturne. Ce qui me mit les sens en alerte, c’était qu’en dépit de la promiscuité du bruit des sabots, il gardait la distance. Un fait que je n’avais guère remarqué d’abord me frappa à l’improviste ; un silence fantastique s’était installé dès que les sabots avaient claqué pour la première fois.
Mon Dieu ! Mon Dieu ! m’écriai-je, la peau rêche, granulée de frissons naquit.
Je me repris tout aussitôt et me sermonnai :
- Arrête tes fadaises !
Non ! je ne pouvais me permettre de verser dans des idées ancestrales, archaïques dignes de papa, ce pauvre fquih aux funérailles de qui je tenais, inexplicablement, tant à assister. Allais-je effacer ainsi pour un ridicule tactac de sabots des années de doctrines lumineuses ? Déblayerais-je pour des sornettes, une longue connivence avec Rousseau, Voltaire, Marx Nietzche… et d’autres ?
Curieusement, à ses pensées le bruit s’arrêta. La cavalcade effrénée de mon cœur s’atténua subitement. Somme toute, ce n’était probablement que des hallucinations, un tour joué par ses majestueux reliefs dignes des réalisations d’Hitchcock.
Comme si la lune n’attendait que ces pensées, elle réapparut. Le long frisson parcourut pour la seconde fois mon échine.
Les rayons tamisés de l’astre de nuit étaient chargés d’une présence maléfique, des entités inhumaines les accompagnaient. Du moins c’était ce que je percevais.
Plus fort encore j’entendis de nouveau le martellement :
Tac, tac, tac !
Mon Dieu ! C’est elle, c’est sûrement elle !
Tout ce temps, je repoussais cette pensée, sachant que si je m’y résignais, l’emprise de mon affolement n’aurait de pareil que l’affalement de mes certitudes.
Aïcha Condicha, la diablesse ! Oh je savais que ce n’était qu’une légende, que c’était une guerrière d’Azemmour, vengeant, avec tant d’adresse, la mort de son fiancé assassiné par les portugais que ces derniers la surnommèrent Aïcha la comtesse, prononcé comtecha, devenu, condicha.
Je savais tout cela, mais rien n’y faisait, j’étais terrifié. J’étais au fond de ce monde invisible, irrationnel, où la raison n’avait aucune emprise. Que pouvait comprendre la pauvre une réalité dans laquelle, il y avait Dieu, ses messagers, les anges, Satan, les démons.
Je voulais me cantonner dans mes suffisances, dans mes doctrines, les préceptes inculqués par l’école occidentale, mais le fantastique qui me ceignait réduisait à néant mes résolutions. Qu’étais-je, sinon un simple fétu de paille balloté par cette dimension métaphysique où le rationalisme était à la nage, un naïf spectateur ébahi par ce qu’il découvrait ?
Maints faits éludés par mes dénégations d’antan me réapparurent sous un nouvel angle. Le Yoga, les gens qui marchaient sur des braises ardentes, les maisons hantées, les personnes possédées, les sauvages de certains tributs que s’enfonçaient des coutelas dans les joues sans être blessés, les issawas des alentours de mon village natal, qui se faisaient mordre par des serpents venimeux ou piquer par de scorpions sans en être affectés.
Ces issawas qui mangent du cactus avec ses épines, qui s’y roulent lorsqu’ils étaient en transe, sans que les dards leur traversent la chair. Le comble est que, de mes propres yeux, je las avait maintes fois vu avaler des bris de verre… c’était démoniaque, ténébreux, outrepassant l’entendement.
Toutes les explications pseudo-scientifiques, parapsychologiques apportées à ces phénomènes me révélèrent leur incongruité, leur faste trompeur !
Que faire, par Allah ? Une diablesse impitoyable me suivait. J’étais seul, impuissant, désarmé face à un ennemi occulte sans foi ni loi que je sentais à mon égard, par les plus sombres des desseins.
Je me rappelai soudain une discussion à propos de Condicha avec mon père, son opinion se révéla à moi, sous de nouveaux apparts. Selon lui cette diablesse n’existait point, tout comme les âmes invoquées par les occidentaux, c’était justes des djins qui voulaient plonger les gens dans un marasme de superstition et de mécréance.
L’existence de ces djins que je moquais alors, avait perdu de son improbabilité. Pour mon père, ils étaient cité dans le Saint Coran, ils étaient donc plus réels que ce qu’il pouvait percevoir, ce qui était alors pour moi, le comble de l’imbécilité.
Du fond de mon cœur je sentais que ce monde placé au-delà des ressorts de la raison ne pouvait être éclairci que par la parole divine coranique ou annoncée par le Messager du Seigneur que la Paix et le Salut soient sur lui.
TacTacTacTac !
Le bruit de la mutante vengeresse s’était accéléré comme si elle lisait dans mes pensées et cherchait à me rattraper.
De par les méandres du souvenir, je me rappelai un verset du Coran qui conjure Satan et ses sbires:
« Allah ! Point de divinité à part Lui, le Vivant, Celui qui subsiste par lui-même “al-Qayyum”. Ni somnolence ni sommeil ne Le saisissent. A lui appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Qui peut intercéder auprès de Lui sans Sa permission ? Il connaît ce qui est entre leurs mains, et ce qui est derrière eux. Et, de Sa science, ils n’embrassent que ce qu’Il veut. Sa chaise “ Son Trône Kursiy” , dont la garde ne Lui coûte aucune peine, englobe les cieux et la terre. Et Il est le Très Haut, le Très Grand. »
Le Saint Coran, Sourate 2 Al-Baqara, (La Vache) verset 255
Une paix incommensurable me baigna, je pus enfin me retourner pour voir l’origine des sabots.
Le bruit s’éteignit, derrière moi, une lune au halo paradisiaque illuminait les montagnes qui, dépourvues de toute leur hostilité, s’étaient muées en sentinelles protégeant mon avancée.
« Personne, il n’y avait personne ! »
M’étant réconcilié avec Allah, j’avais la ferme conviction que même la nature m’était complice.
Désormais, je n’étais plus seul malmené par des faits qui me dépassaient. Non ! J’avais avec moi la puissance absolue, ALLAH ! De qui pouvais-je encore avoir besoin ou peur ?
Un tac tac nouveau, différent du premier se fit entendre. Cette fois-ci, je me retournai sans tergiverser, serein, sans même la plus infime appréhension.
Il n’y avait personne… ! Oh si…! Si… ! Un cavalier tout de blanc vêtu se dépeignit au loin.
Il s’arrêta près de moi, son beau visage reflétait la pleine lune qui étendait à présent sa diaphane transparence sur la région entière, illuminant tout. Curieusement j’avais l’impression que la clarté qui maintenant m’entourait m’accompagnait, n’émanait pas de la lune, mais plutôt du visage de cet homme que je devinais proche d’Allah
Alors qu’il approchait je fus sidéré surtout par ses lèvres qui bougeaient incessamment, je découvrirai plus tard qu’il n’arrêtait jamais d’invoquer Allah, de répéter son nom et de prier sur le Prophète Prières et Salut d’Allah sur lui.
Il me fit monter devant lui sur un bel étalon blanc.
- Viens suis moi ! Cette route de la promiscuité d’Allah, que tu es sur le point d’entreprendre ne peut se faire sans compgnie. Viens que je t’emmène près de tes compagnons et frères afin qu’il t’accompagne
Il résuma le tout par ses mots :
La voie du Paradis est ouverte à tout le monde. Mais pour être parmi les rapprochés d’Allah, sans compagnie, le sentier est clos.
N.B : l’auteur de ces nouvelles est un mal voyant, excusez certaines erreurs due à sa faible acuité visuelle.