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La morve et le rouge à lèvres

La morve et le rouge à lèvres/ Youssef Alaoui Solaimani

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La morve et le rouge à lèvres

Youssef Alaoui Solaimani

Selon l’Office du Développement de la Coopération ODCO « Le Maroc s’est imposé [grâce à l’ODCO] comme un leader dans le secteur coopératif africain, avec des initiatives qui priorisent l’autonomisation économique, l’inclusion sociale et la durabilité, alignant ses stratégies coopératives sur les [17] Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies. Par le biais de l’ODCO, le Maroc offre aux coopératives des formations, une assistance juridique et l’accès à des programmes de développement.»[1] Le mouvement coopératif africain est-il réellement sous le leadership du Maroc ? – Quelle question !

Comment ne pas s’indigner jusqu’à l’invective furibonde contre l’établissement public en charge de la promotion des coopératives au Maroc, qui s’arroge implicitement un leadership ? Le cocorico est chanté faux par la chorale, ce n’était pas, bien sûr, des chanteurs exercés.

Comment cette entreprise publique peut-elle plaisanter avec un podium hors de sa portée ? Leader dans le secteur coopératif africain ? Elle a donc perdu toute vergogne, et l’affirmation fait tout à fait surréaliste, telle la morve qui coule sur le rouge à lèvres. L’ODCO trahit la vérité pour s’auto encenser, en s’écoutant parler. Une crânerie patriotique mal placée, infondée et inutile, dans un style hautain et renchéri. Un canular de mauvais goût, mais pourquoi avait-il besoin de mentir ?

Devant des prétentions si ridicules, rétablissons donc la vérité de la promotion des coopératives en Afrique, autour de quatre mots clé : autonomisation; formation; développement et leadership. Des mots cités dans l’annonce de l’autorité du Maroc sur le secteur coopératif africain, selon l’ODCO. Rendons donc à l’Afrique ce qui est à l’Afrique.

Autonomie et indépendance

L’ingérence de l’État dans les affaires des coopératives est supprimée[2], depuis 2011,  dans les 17 pays de l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires OHADA[3]; et n’a jamais existée dans les 5 pays africains lusophones.[4]

États – membres de l’OHADA: Bénin, Burkina-Faso, Cameroun, Comores, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Guinée Bissau, Guinée Équatoriale, Mali, Niger, Sénégal, Tchad, Togo, République centrafricaine RCA, République démocratique du Congo RDC.

Les langues de travail de l’OHADA sont le français, l’anglais, l’espagnol et le portugais.

États africains lusophones : Angola, Cap-Vert, Guinée Bissau, Guinée Équatoriale, Mozambique, São Tomé-et-Principe.

Mais au Maroc, pays d’Afrique du Nord, l’ingérence de l’État dans les affaires des coopératives est bien réelle, de par la loi 112-12 relative aux coopératives, et l’entremise d’un établissement public en charge des coopératives nationales, dans son Chapitre XII : De l’Office du développement de la coopération.

Éducation et formation coopératives

Instituts et universités de développement coopératifs en Afrique :

Bénin, le pays qui compte 15 millions d’habitants est doté d’une université coopérative depuis 1967, alors que l’ODCO n’était pas encore né.[5] Il s’agit de l’Université Africaine de Développement Coopératif UADC.[6]

Kenya, le pays qui compte 59 millions d’habitants est doté d’une université coopérative depuis 1952, alors que l’ODCO n’était pas encore né. Il s’agit de The Co-operative University of Kenya (CUK)[7].

Nigeria, le pays qui compte 235 millions d’habitants est doté de deux collèges coopératifs, d’une université coopérative, et d’une faculté de la coopérative agricole : Federal Cooperative College (2 sites) ; University Cooperative Building ; et Faculty of agriculture cooperative society limited.  En plus de ces collèges et universités dédiés exclusivement à la coopérative, et à la coopérative agricole, le Nigeria compte également quatre autres universités qui proposent des programmes sur la gestion coopérative.

Tanzanie, le pays qui compte 72 millions d’habitants est doté d’une université coopérative depuis 1963, alors que l’ODCO n’était pas encore né. Il s’agit de Moshi Co-operative University (MoCU).

Maroc, le pays qui compte 36 millions d’habitants, ne compte aucune université dédiée aux coopératives, Soixante mille coopératives et pas un seul institut coopératif ?[8]

Promotion des coopératives

La Recommandation 193[9] de l’OIT sur la promotion des coopératives invite les   gouvernements à prendre les mesures nécessaires, grâce à une politique nationale de promotion des coopératives, afin de considérer les coopératives comme les autres formes d’entreprises. Ceci en garantissant leur autonomie et leur indépendance, inscrites dans la Déclaration sur l’identité coopérative. Les normes coopératives internationales qui sont inscrites dans la Déclaration sur l’identité coopérative, révisée en 1995, sont le fruit d’un processus progressif – depuis 1844 –  de définition de la coopérative, de délimitation de ses valeurs et principes, de fixation de leur mode de gouvernance et de gestion, qui a débuté en 1844 donc. Ces normes ont été initiées puis élaborées par The Rochdale Society of Equitable Pioneers, une coopérative fondée en 1844 à Rochdale, au Nord-Est de Manchester, en Angleterre.

Une politique nationale de promotion des coopératives a pour principal objet de tracer les grandes lignes de la promotion du secteur coopératif, de manière concertée, entre le mouvement coopératif, le gouvernement, et les autres parties prenantes du secteur coopératif. La démarche part de la base, systématiquement.

Selon Emmanuel Kamdem[10] « …que ce soit au Congo, au Cameroun, en Guinée Bissau, en Erythrée…dans tous ces pays, la démarche a été toujours la même, à savoir :

1ère étape : les coopérateurs de toutes les régions s’organisent en atelier pour identifier leurs problèmes et suggérer des solutions, sans être encadrés par qui que ce soit. Des représentants de toutes les branches activités des coopératives sont ensuite désignés pour intégrer ces ateliers de travail.

2ème étape : une fois les rapports des ateliers rédigés, l’État recommande un expert national ou international pour faire des diagnostics légal, institutionnel, éducatif, économique, social,…à l’issue duquel, il établit  un rapport. A ce stade, il y’a donc deux productions, deux rapports, celui des ateliers, et celui de l’expert.

3ème étape : organisation d’un séminaire national où se retrouvent et se rencontrent les coopérateurs et leurs représentants, des consultants, des associations et ONG, des enseignants et universitaires, des bailleurs de fonds, des agences spécialisées des Nations Unies (OIT, FAO,…). Les deux rapports établis aux étapes précédentes fournissent la base de la réflexion et permettent, après d’éventuelles corrections issues de ce séminaire, de formuler des recommandations. Celles-ci sont remises aux experts qui les déclinent en un document de politique nationale. Ce document est structuré  ensuite en thèmes, législation coopérative, formation, éducation, intégration renforcée des coopératives dans l’économie nationale, la promotion des femmes et des jeunes dans l’économie coopérative, de restructuration éventuelle des services publics, susceptibles de freiner la promotion des coopératives.

4ème étape : adoption de la politique nationale de promotion des coopératives par le gouvernement.

5ème étape : adoption d’une loi régissant les coopératives, rédigée conformément aux orientations politiques et validée par un deuxième séminaire  national avant d’être votée. L’Etat n’a plus alors qu’un seul rôle : vérifier son application. Il n’y aucune raison à l’ingérence de l’État dans le fonctionnement des coopératives. »

Emmanuel Kamdem poursuit son analyse et son constat : « On a l’impression qu’au Maroc, l’idée cachée est de les contrôler. Mais il faut refuser cela car ce sont des entreprises privées. Pour éviter les coopératives fantoches, on peut par exemple préciser dans la loi que :

  • La création d’une coopérative doit être issue d’une étude de faisabilité validée par la fédération des coopératives à laquelle la coopérative devra adhérer. En l’absence de fédération performante, il est difficile, voire impossible, d’avoir un mouvement coopératif fort et performant dans le pays.
  • La fédération doit auditer les comptes de la coopérative, et son système de contrôle interne, car l’État n’a pas les moyens de le faire. L’audit de toutes les entreprises est indispensable pour leur pérennité, et pour prévenir les erreurs, les fraudes, les malversations, la corruption, les détournements de l’argent des coopérateurs, et pour garantir la fiabilité et la sincérité des états financiers, et aussi veiller au respect des valeurs et principes coopératifs, et la protection de l’identité coopérative. »[11]

Il y’a lieu de se demander sérieusement si la loi 112-12 relative aux coopératives avait-elle suivi ce processus, déjà adopté en Afrique. Non, car la dimension communautaire de la coopérative, son pouvoir et sa gouvernance démocratiques sont redoutés par l’État marocain.

Leadership ?

Kenya : 25.050 coopératives et 14 millions de membres.[12]

Ouganda : 21.346 coopératives et 5.60 millions de membres[13]

Zambie : 9.498 coopératives et 1.578.340 membres[14]

Maroc : 65.315 coopératives et 788.969 membres[15]

La densité de la population coopérative au Maroc demeure la plus faible, elle est de 12 membres par coopérative, alors qu’au Kenya elle est de 559 membres par coopérative. La coopérative est une entreprise communautaire par définition. Telle est son orientation naturelle. Dans un pays comme l’Allemagne, par exemple, cette densité est de 3.080 membres par coopérative. Le pays compte 7.319 coopératives seulement mais 22. 539.000 membres.[16]

 « Je suis surpris du retard du Maroc en matière de promotion des coopératives, au regard de ce qui se passe ailleurs, notamment dans des pays comme le Burkina [Faso], le Cameroun, le Nigéria, le Kenya,…où les coopératives d’épargne et de crédit, voire des banques coopératives dans lesquelles l’État n’exerce que sa fonction régalienne à l’exclusion de toute ingérence dans la gouvernance et la gestion, jouent un rôle très important dans le développement économique. »[17]

Le leadership n’est pas marocain, point à la ligne.


[1]https://www.odco.gov.ma/le-maroc-a-la-conference-mondiale-des-cooperatives-2024-un-engagement-fort-pour-la-prosperite-et-linclusion-globale/

[2] Journal Officiel de l’OHADA du 15 février 2011, Yaoundé (Cameroun). Acte uniforme relatif au droit des sociétés coopératives (AUSCOOP), adopté le 15 décembre 2010 à Lomé (Togo).

[3] ohada.com

[4] Réseau d’appui au développement des capacités pour coopératives (RADEC-COOP). Sous la coordination pédagogique de : Aboudou Touré Cheaka et Emmanuel Kamdem, L’entrepreneurship coopératif T1. Manuel technique. Gabriel Gbedjissokpa, Jean B. Njeumi et Bernard Akpla. Édité par l’Institut Supérieur Panafricain d’Économie Coopérative BIT COOPNET et BIT ACOPAM. Page 18.

[5] Un simple bureau chargé de développer les coopératives existait depuis le 18 septembre 1962 (BDCO)

[6] uadc-uadc.org

[7] https://ica.coop/fr/node/17313

[8] Alaoui Solaimani, Youssef, 2026, Soixante mille coopératives et pas un seul institut coopératif ? Islamanar, 11 mai 2026.

[9] Adoptée le 20 juin 2002, c’est un texte de référence mondial qui concerne la promotion des coopératives.

[10] Ancien fonctionnaire de l’OIT, Unité COOP, répondant à une interview à Rabat alors qu’il était en mission au Maroc, invité en 2010 par le Réseau Marocain de l’Économie Sociale et Solidaire REMESS. « L’ingérence de l’État, un facteur de blocage » ECONOMIA, la revue sociale, économique et managériale, numéro 9 juin – septembre 2010. Pages 58 – 62

[11] Idem

[12] https://coops4dev.coop/fr/4devafrica/kenya

[13] https://coops4dev.coop/fr/4devafrica/ouganda#general

[14] https://coops4dev.coop/fr/4devafrica/zambie#general

[15] https://www.odco.gov.ma/statistiques/

[16] https://coops4dev.coop/fr/4deveurope/allemagne#general

[17] Ancien fonctionnaire de l’OIT, Unité COOP, répondant à une interview à Rabat alors qu’il était en mission au Maroc, invité en 2010 par le Réseau Marocain de l’Économie Sociale et Solidaire REMESS. « L’ingérence de l’État, un facteur de blocage » ECONOMIA, la revue sociale, économique et managériale, numéro 9 juin – septembre 2010. Pages 58 – 62

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