Comme je respire je pense à toi II et III
Youssef Alaoui Solaimani
Hier encore
Comme je respire je pense à toi. Hier encore[1] j’avais dix ans, j’ouvrais les yeux sur le monde, sur l’Océan ce quartier où tu habitais à Rabat. Je pense, je crois. Je me souviens de ta photo de portrait, en noir et blanc, accrochée au mur, ou posée sur l’armoire, qui délivrait un message, à tout invité, à tout intrus comme moi. Je me souviens de ta maison, des fleurs, des enfants, des trois. Hier encore j’avais dix ans, je jouais, je gaspillais le temps. L’œil tel qu’il voit n’avait rien vu de tel : le coup de foudre pour toi. Ignorant le futur, conjuguant au présent, j’ai beau aimer les histoires mais je n’avais pas vu celle que tu écrivais sous mon nez. Normal, j’avais le soleil dans les yeux. Hier encore j’avais dix ans, blotti sous ton toit.
Comme je respire je pense à toi. Hier encore j’avais vingt ans, la chanson n’est pas de moi, j’ouvrais les yeux sur un autre monde, que je ne connaissais pas, un autre océan, tout sauf pacifique, celui des arrestations, de l’incarcération des êtres chers, vous trois. Pourquoi ? Simplement parce que tu as écrit une lettre ouverte au roi, de concert avec l’imprimeur et le facteur. Soit (!). Le destinataire ayant accusé bonne réception de l’invitation[2] vous en remerciera maintes et maintes fois. Dans ta geôle tu continuais d’écrire de plus belle, par conviction, avec joie, les sept saints comme témoins. Au cachot, ton bureau fut un cageot, la forme, le fond, et les lattes en guise de table et plateau. L’emballage à claire-voie, en bois, qui sert au transport de fruits, de légumes, d’artichauts et de coings, a vu naître un diptyque : les affluents de la foi[3]. Hier encore j’avais vingt ans, un uppercut, un sacré coup de poing.
Comme je respire je pense à toi. Hier encore j’avais quarante-quatre ans, je scrutais l’horizon, ça y’est, le ciel s’éclaircit, un coin de bleu entre deux orages, entre deux nuées ! L’assignation à résidence est levée ! Le quartier s’appelait Salam, à Salé. Je pense, je crois. Ta maison est désormais une école ambulante franchissant le cœur et la raison, de génération en génération, empruntant la double voie, de l’espace et du temps. Grâce à Dieu, tes enfants sont devenus tellement nombreux, qu’ils ne se comptent plus par un, par deux, par trois.
Comme je respire je pense à toi. Hier encore j’avais cinquante-six ans, l’automne de ma vie, les lentigos ne trompent pas, ni les rides pattes d’oie. Nous étions là jeudi, où les feuilles mortes se ramassaient à la pelle, les souvenirs aussi, où la prière se récitait fervente, profonde et constante, las je dis. À l’écart, dans un coin, au Cimetière des Martyrs, ton fidèle Âli, ami, frère, compagnon tout au long de la vie, survit, dans une chaise roulante, malgré lui, sans voix, digne mais anéanti, cela crève le cœur, de le voir ainsi, une double peine. Tu as été le béni élu pour partir ce jour-là, un vendredi, le plus beau jour où le soleil s’est levé. Nous étions là par milliers pour te dire : au revoir et à bientôt, convaincus, l’être est avec ceux qu’il aime[4] n’est-ce pas ? La preuve de ce que je dis, apaisé cette fois : trois ans plus tard, même pas, et la même année de surcroît, tu as accueillis, coup sur coup, là où tu es, deux êtres très chers, ô combien ! Khadija et Âli, illustres noms, illustres choix, allons savoir pourquoi ? Depuis un bon moment ils sont avec toi, ils ne te quitteront plus il n’y a pas de doute, il n’y a que des rendez-vous. Le jour où quelqu’un vous aime c’est le printemps pour toujours, pour l’éternité, ma foi. Bienheureux celui qui troque son linceul contre une tunique en soie. Bienheureux celui qui recherche la face de Dieu, dont la miséricorde embrasse toute chose. Que Dieu te couvre de sa miséricorde, Son Attribut est Sa Loi.
[1] « Hier encore » est le titre d’une chanson écrite et interprétée par Charles Aznavour. 1964.
[2] Sa première incarcération de 1974 à 1978.
[3] Classées et triés, puis transcrits du 13 mars au 10 juillet 1975 en détention, dans un livre à deux volumes : diptyque, édité bien plus tard. L’auteur, Abdessalam Yassine.
[4] “المرء مع من أحب” حديث صحيح البخاري، الصفحة أو الرقم: 6170