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L’Aïd, le gouverneur, le président de la coopérative, et le PIB

Youssef Alaoui Solaimani

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L’Aïd, le gouverneur, le président de la coopérative, et le PIB

Youssef Alaoui Solaimani

« Les coopératives sont des organisations autonomes d’entraide, gérées par leurs membres. La conclusion d’accords avec d’autres organisations, y compris des gouvernements, ou la recherche de fonds à partir de sources extérieures, doit se faire dans des conditions qui préservent le pouvoir démocratique des membres et maintiennent l’indépendance de leur coopérative. »[1] Le principe coopératif numéro quatre Autonomie et indépendance est clair.

Fréquenter le gouvernement et son orchestre philharmonique, en faisant le groupie, est une solution dommageable pour les coopératives, que cette proximité soit décrétée par l’État ou visée par les coopératives. Elles en paieront le prix fort par un empêchement de penser et d’agir librement. Dans leur intimité avec les pouvoirs publics, certains membres élus de coopératives avaient pris leurs codes, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs préceptes cérémoniaux, leur suspicion, et apprécié leurs tapis rbatis[2] du premier rang lors de l’accomplissement de la prière de l’Aïd. Une prière de bon matin, un pèlerinage concis de milliers de fidèles, accompli deux fois par année lunaire, qui se déroule en plein air, dans une grande mosquée, ou dans un vaste espace public aménagé pour l’occasion, dans chaque ville, dans chaque village, partout. Dans les grandes villes la prière de l’Aïd s’accomplit en présence du gouverneur de la province, accompagné d’une délégation officielle, enveloppée dans un habit makhzénien qui la drape fort dignement, et composée notamment du secrétaire général de la province, du chef de la division des affaires intérieures, des autorités militaires, sécuritaires et judiciaires, des chefs des services extérieurs, du président du conseil communal de la ville, du président du conseil provincial, du président du conseil scientifique local, du délégué provincial aux affaires islamiques, ainsi que de plusieurs élus, parlementaires et représentants de l’autorité locale. Et d’un président de coopérative ayant intégré le satellite du gouverneur. Ce n’est un secret pour personne qu’à Taroudant on peut le voir graviter dans la sphère officielle de l’Aïd. Il est devenu un ami fidèle du makhzen, un élève docile aux leçons de son maître, mais un intrus selon le quatrième principe coopératif, jeté aux orties. En principe, sa place est sur la natte confectionnée avec des principes et valeurs coopératifs tressés à plat, et non sur le tapis rouge déroulé depuis Rabat.

Le protocole est strict et très encadré par les pouvoirs publics, il classe les marocains en prière de l’Aïd dans un ordre inspiré à la fois de la politique et de l’histoire du makhzen. Le but incarner l’autorité de l’État, maintenir la tradition, et se distinguer du reste de la population afin de préserver le prestige du makhzen. Pratique réglée, invariable, cette prière se déroule en présence des représentants de l’autorité publique, avec une sorte d’emphase cérémoniale et exaltée. Le makhzen a des codes qu’il convient de respecter. C’est donc naturellement que le devoir de l’honneur s’accroît durant la prière de l’Aïd en raison du rôle principal joué par les protagonistes de la tristesse, privilège insolent d’une seule classe dont fait partie notre ami le président, qui ne s’appartient plus. Sa coopérative non plus, à qui je dis: « Mademoiselle ! Si vous avez vos règles, l’indépendance a les siennes.» Sans transition, honneur aux postérieurs posés sur des tapis de haute laine déroulés au dernier moment, et vexation à ceux de seconde zone qui demeurent mouillés sur des nattes étalées la veille que la rosée a baignées de sa prodigalité inexcusable, la nuit en secret pour la circonstance. L’Aïd est une occasion pour notre ami de renouveler sa fidélité deux fois par an au makhzen, au parrain de la coopérative roudanaise. Ô président de coopérative, je te vois ressembler à ceux que tu fréquentes, selon l’adage populaire qui contient l’expérience et la prudence traditionnelles du sage de chez nous. Cet exemple tiré de la réalité montre que le secteur coopératif marocain reste la chasse gardée du makhzen, et que l’ODCO[3] veille au grain, le ministère de l’intérieur étant membre de son conseil d’administration, ayant son mot à dire sur le sujet. Le pouvoir démocratique de la coopérative est très fort, mais c’est là que le bât blesse : il fait trop peur.

Il y’a donc lieu de dire qu’à défaut de locomotives démocratiques que sont les vraies coopératives, le train Al Atlas de l’économie sociale et solidaire ESS aura beaucoup de retard temporel, déjà des retards et des annulations sont enregistrés en raison d’incidents techniques sur la ligne ODD 2030[4], au départ de l’éradication de la pauvreté.[5] Son retard affiché se décale et bloque les autres trains Al Atlas incapables de suivre sur la même voie. En panne de démocratie, les coopératives au Maroc s’exposent à des mécomptes et à des aberrations sans nombre, comme « Le montant total des transactions des coopératives agréées [qui] ne représente qu’environ 0,6% seulement du produit intérieur brut PIB [en 2013]…alors qu’un pays comme Malaisie par exemple atteint un taux de 3,2% [cinq fois plus important que celui du Maroc].»[6] Et ce n’est pas par faute de moyens : « Les ressources de l’Office proviennent essentiellement du budget général de l’État, qui lui alloue une subvention annuelle de fonctionnement de 17 millions de dirhams. En outre, l’Office a bénéficié d’une aide spécifique à l’investissement, de 5 millions de dirhams, au cours de la période 2009 – 2012, ainsi que 20 millions de dirhams dans le cadre du programme «Mourafaka» entre 2011 et 2015, et 5 millions de dirhams au titre du programme économique et social initié par la région de Rabat pour la période 2010 – 2014.»[7]

Et le Conseil Économique, Social et environnemental CESE qui dit ceci : « Au terme de 2013 […] la contribution des coopératives au PIB se limite à 1,5% »[8] soulève avec acuité et douleur la question de la fiabilité de l’information. En effet, nous sommes ici devant deux taux différents pour 2013 ? Alors qu’ils devaient être identiques ? Présentés par deux institutions respectables pourtant ? 0,6% pour la Cour des comptes et 1,5% pour le CESE ? L’écart entre les deux taux est énorme. Challenge[9] et Telquel[10] du 17 octobre 2025 annoncent un taux de 3% du PIB. Cette information est révélée par la directrice de l’ESS, au Secrétariat d’État chargé de l’Artisanat et de l’ESS, sans pour autant citer sa source, et les journalistes de la vérifier et de la retracer. Une information prise pour argent comptant par les rédacteurs des deux dépêches. Être obligé, encore aujourd’hui, de tâtonner pour progresser dans la vérité du secteur coopératif indique qu’il est sombre et fragile. Ceci malgré ses soixante-neuf mille coopératives, et malgré un compteur de ressources – provenant de l’État et des organisations internationales comme la FAO par exemple – qui ne cesse de tourner depuis le 18 septembre 1962, date de naissance de l’ancêtre de l’ODCO.[11] Le retour sur investissement cumulé[12] de 1962 à 2014[13] qui s’est traduit par une contribution de 0,6% (ou même 1,5%) au PIB dresse le constat d’échec de la tutelle sur les coopératives, pendant plus d’un demi-siècle.

En économie coopérative la notion de PIB ne veut strictement rien dire. Le PIB est la somme des valeurs ajoutées VA des entreprises (à l’exception des entreprises coopératives). Pourquoi ? Parce que la VA permet de mesurer la richesse brute créée par une entreprise à partir de son bénéfice,[14] or le bénéfice n’existe pas dans les entreprises coopératives. De ce fait rattacher la VA et le PIB à l’analyse quantitative de l’économie coopérative est un non-sens. L’objectif de la coopérative est d’être au service de ses membres, ce pourquoi elle a été créée. Dans la coopérative on parle plutôt d’excédent qui est un complément de prix dû aux coopérateurs, suite à leurs transactions avec leur coopérative, et non de bénéfice. Dans la coopérative on parle plutôt d’avantage coopératif, qui comprend un avantage économique quantitatif et des avantages non monétaires qualitatifs. La force d’une coopérative repose donc sur sa capacité à maximiser cet avantage coopératif et à l’aménager, un avantage coopératif que les membres-usagers retirent à travers leurs transactions avec leur coopérative, via également les services qu’elle leur rend. On peut donc dire que l’avantage coopératif cumulé de l’ensemble des coopératives représente leur poids (quantitatif et qualitatif) dans l’économie, sociale et solidaire, et nationale. Cumulé, il correspond, en quelque sorte, au « Service intérieur brut » et au « Bonheur intérieur brut » réunis. Sa logique est dans le respect strict des principes et valeurs coopératifs.

L’analyse met l’accent sur l’absence d’éducation et de formation coopératives, et sur la pauvreté de l’information économique sociale et financière générée par la comptabilité, et son inadaptation aussi bien aux principes et valeurs coopératifs qu’aux réalités économiques et sociales du secteur coopératif marocain. La comptabilité coopérative est spécifique, et investir ce domaine est fort possible, grâce aux unions et aux fédérations de coopératives. L’analyse met l’accent également sur l’erreur de mesurer la richesse d’un pays par le seul profit généré par ses entreprises.


[1] Déclaration sur l’identité coopérative ACI, les 7 principes coopératifs.

[2] Chefs-d’œuvre de l’artisanat de la région de Rabat-Salé. Identifiables facilement par leur fond rouge, leur grand médaillon central floral et leur cadre géométrique parfaitement décoré.

[3] Office du développement de la coopération, établissement public en charge des coopératives au Maroc

[4] Objectifs de développent durable 2015-2030 initiés par l’ONU

[5] L’éradication de la pauvreté est le premier Objectif de Développement Durable, d’une série de 17, annoncés par l’ONU, à réaliser à l’horizon 2030.

[6] Le Rapport annuel de la Cour des comptes au titre de l’année 2014 (Ar), p 3. courdescomptes.ma

[7] Idem, p 5

[8] CESE Économie sociale et solidaire un levier pour une croissance inclusive Rapport du Conseil Économique, Social et Environnemental. Auto-Saisine n° 19/2015. p 15. cese.ma

[9] Challenge Les coopératives génèrent 3% du PIB au Maroc, selon une responsable, 17 octobre 2025. Par Challenge et MAP. challenge.ma

[10] Telquel Agriculture : les coopératives génèrent une valeur ajoutée de 21,3 milliards de dirhams, soit 3% du PIB, 17 octobre 2025. Par la rédaction. telquel.ma

[11] Un bureau chargé de développer les coopératives (BDCO) fut créé le 18 septembre 1962. Il sera remplacé en avril 1975 par l’ODCO, dont l’objectif était de doter les coopératives d’un cadre juridique.

[12] Formule de base : [(Gains de l’investissement – Coût de l’investissement) / Coût de l’investissement] x 100

[13] 2014 est l’année de publication du rapport de la Cour des comptes indiquant ce taux de 0,6% de contribution du secteur coopératif marocain dans le PIB national.

[14] VA = Résultat net + Charges de personnel + Impôts et taxes + Charges financières – Produits financiers + Dotations nettes aux amortissements et aux provisions + Charges de gestion courante – Produits de gestion courante + Résultat exceptionnel + Impôt sur les bénéfices.

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